JDB_N1_2021

n’aurais pu imaginer au début de ma carrière. Je me souviens que l’ordre se situait dans quatre pièces environ au premier étage surplombant la salle des pas perdus du tribunal d’instance. Aujourd’hui, nous avons la maison de l’avocat avec des installations et des équipements qui facilitent l’exercice de la profession et le quotidien des avo- cats. Enfin, et peut-être surtout malgré cette évolution, nous avons conservé la personnalité de notre barreau qui selon moi est le reflet des aspects positifs de notre ville ; ce qui est une force. Que penses-tu de l’évolution de la profession puisqu’elle a profondé- ment changé depuis plus de qua- rante ans et est-ce qu’elle a tant changéqueça? Quand j’ai débuté, il y avait par exemple des confrères qui pensaient que, parce que le droit du divorce avait été réformé, il n’y aurait plus d’affaires en lamatière et que les avocats allaient en pâtir ; j’ai entendu ce type de pré- diction toute ma carrière. En réalité, je me suis aperçu que, lorsqu’un secteur d’activité se restreint, d’autres se déve- loppent. J’ai toujours pensé, et là je ne me suis pas trompé, que la profession d’avocat était amenée à se dévelop- per, malgré le rétrécissement de cer- tains domaines d’activités qui ont été compensés par d’autres. Il demeure que dans le domaine contentieux, les clients savent gré à leur avocat de leur dire en substance : «Dans ce procès, on est à une étape favorable, transigez-le parce qu’on risque de le perdre» ; c’est le «flair» qu’acquièrent les avocats avec l’expérience. Au début de ma carrière, j’exerçais dans de multiples domaines, c’était possible à cette époque, au fil des ans cela ne l’a plus été et c’est pourquoi, par la force des choses, jeme suis spé- cialisé et je suis aujourd’hui convaincu qu’un avocat ne peut plus embrasser tous les domaines d’activités, sauf à ris- quer d’engager sa responsabilité (com- ment sait-on qu’on ne sait pas quand on ne sait pas ?). Toutefois, on peut être avocat pénaliste, avocat civiliste, avocat d’affaires, avocat-conseil..., on est avant tout avocat. En bref, la pro- fession est, elle aussi, le reflet de notre société, la situation n’est pas toujours facile, mais elle n’est pas en déclin. Il faut être optimiste. Ainsi, je prends pour exemple la nais- sance et l’évolution du numérique, cela fait 10 ans ou plus que je n’ai plus d’agenda papier, les courriels ont rem- placé les courriers papier, l’ensemble des dossiers d’un cabinet peut être contenu dans un smartphone, etc. Je me souviens du temps que nous per- dions à exécuter les tâches matérielles à l’époque du « tout papier ». Hélas, tout n’est pas rose dans cette évolution. Ainsi, la création du RPVA est une innovation géniale, certaines réformes procédurales positives (par exemple les conclusions récapitula- tives), cependant, la procédure d’appel en matière civile me fait parfois penser à une épreuve de saut à l’élastique, avec un élastique un petit peu trop long. D’ailleurs, en la matière, nous savons que les cas de responsabilités civiles professionnelles ont très sen- siblement augmenté. Globalement, je crois que cette évolution fait qu’on dispose d’outils qu’on n’avait pas aupa- ravant et je pense aussi que même la crise sanitaire, que nous connaissons aujourd’hui, laissera également des suites positives au regard de l’utilisation des moyens numériques. Cela étant, j’avoue avoir eu parfois du mal à m’adapter à ce qu’on appelle le «distanciel». Lors des réunions à dis- tance, on n’arrive pas à «sentir» les in- terlocuteurs, pour la formation, bien sûr c’est mieux que rien, mais on constate que les étudiants sont aujourd’hui dé- semparés par ce type d’enseignement, c’est dire que les avocats sont nécessai- rement impactés. Toutefois, il est évident que j’approuvepleinement les formations qui ont été faites pendant le confinement par voie numérique, mais je persiste à penser, et cela n’engage que moi, que le «distanciel» ne remplace pas le «pré- sentiel», il est complémentaire. Lors de ma pratique de la profession, je n’imaginais pas plaider à distance, j’avais besoin de « sentir » la réaction ou l’absence de réaction des juges et bien sûr de mes contradicteurs. On ne gagne certes pas à mon sens un dossier civil en plaidant, en revanche, certaines affaires sont sur la ligne de crête et parfois les plaidoiries peuvent les faire basculer d’un côté ou d’un autre. La plaidoirie c’est un peu comme l’enseignement, celui qui parle a besoin d’un retour, il doit savoir, sentir, s’il est suivi, s’il est «bon», ou s’il n’est pas suivi parce qu’il est «mauvais» (ce qui arrive à tous). Je suis d’un naturel optimiste, pourtant je regrette un peu que cette aventure soit terminée. Au mois de mars, j’entre- rai dans ma 72e année, je m’étais fixé une date limite, je m’y tiens. Les sa- tisfactions qu’on peut avoir dans cette profession sont irremplaçables, ainsi une belle plaidoirie, ce n’est pas tous les jours qu’on en fait une, c’est ma- gnifique. Les joies que nous connais- sons parfois rachètent les peines que nous subissons, et je pense aussi, évidemment, cela va de soi, aux ser- vices qu’on peut rendre aux clients parce qu’on a un devoir éminent vis- à-vis d’eux. C’est pour moi une façon de vivre, de travailler, c’est ce que j’ai toujours essayé de faire, mêler l’intel- lectuel à l’affectif ; très souvent l’affectif renforce l’intellectuel et inversement. Est-ce que tu as unmessage parti- culier à adresser aux lecteurs du journal? Je suis tenté de dire qu’il y a trois condi- tions pour réussir la profession d’avo- cat : le travail, le travail et le travail. En réalité, pour moi il y a certes tout d’abord le travail, mais ensuite l’em- pathie sur laquelle je me suis déjà ex- pliqué, et il y a une troisième condition impalpable : c’est la chance. Cela étant, cette troisième condition suppose qu’il faut être là au bon moment quand elle se présente. J’ai souvent progressé, dans ma vie professionnelle, par les échecs ; il est facile de gérer un succès (encore que...), il est beaucoup plus compliqué de gérer un échec. HISTOIRE & MÉMOIRE DU BARREAU 50 | JDB MARSEILLE 1 / 2021

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