Ordre des avocats au barreau de Marseille
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RENTREE SOLENNELLE : Discours #4 Charles Benoît 2e lauréat du concours de la conférence du barreau de Marseille 2021

Éloge funèbre de
Maître Éric Dupond-Moretti







Le moment est venu 
de rappeler à tous,
Mais surtout à nos cœurs, 
la couleur de nos robes,
Nos soutanes talaires 
au noir très soutenu,
Symbole de notre deuil 
des illusions de ce monde.

Oui, notre habit de clerc est plus 
qu’un uniforme,
Son épitoge herminée, 
ses trente-trois boutons,
Ses manches satinées, 
et sa traine rentrée,
Tout nous crie religion, fidélité, tradition.

Donc, en avocat docile, je vais suivre la règle,
Qui souffle au lauréat le sujet de son discours
De rentrée solennelle : traditionnellement,
Il faut dresser l’éloge d’un confrère qui est mort.

Je sais ce que vous allez me dire : 
mais il n’est pas mort.
Monsieur le bâtonnier, 
Mes Chers Confrères,
Mesdames et Messieurs,
N’est-il pas temps de cesser le déni ?
Depuis ce funeste après-midi du 6 juillet 2020,  Où son nom résonnait sur le perron de l’Enfer,
Car oui, chez les Grecs, l’Elysée c’est en Enfer,
Depuis ce tragique moment,
Où il a été convoqué par le Chambellan de Neptune,
Notre ancien Confrère siège désormais
Chaque mercredi matin, pendant le Conseil des Ministres,
A la droite de Jupiter autoproclamé,
Et il a disparu de la sphère judiciaire 
ordinaire.

C’est pourquoi, aujourd’hui, 
Après deux ans d’absence, 
Même si c’est difficile,
Il convient de procéder comme 
pour les gens de mer, 
Dont on prononce la mort longtemps après qu’ils ont disparu.

Je me dévoue pour la tâche du légiste.
Il est quatre heures cinq à ma montre,
Et je constate donc, avec une immense tristesse, 
Le décès de Maître Éric Dupond-Moretti.

e vous rassure,
Nous ne sommes pas totalement à l’abri d’une résurrection.
Mais, néanmoins, dans l’attente d’un tombeau ministériel vide,





Nous allons enterrer, avec tous les honneurs qu’il mérite, 
Et pour cela, nous allons parler de sa vie d’avocat.
Comme tous les avocats, Éric Dupond-Moretti nait dans une Cour d’appel,
Au cours d’une audience de prestation de serment,
Du 11 décembre 1984.

Et vous pouvez déceler à son air 
et à son allure,
A ses costumes trop grands,
Que sa présence à cette audience 
solennelle est une anomalie,
Il se sait intrus.
Les professions judiciaires, voyez-vous, sont les professions bourgeoises et codifiées par excellence, 

Or lui n’est pas bourgeois, et il n’a pas les codes.

Descendant des prolétariats français et italien, 
Au cours de sa scolarité,
Il prend conscience de cette fine ligne blanche qui sépare
Même les enfants dans les cours de récréation,
Cette ligne blanche tracée entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas.

Cette ligne blanche, elle sépare également les étudiants à l’université :
Ceux qui bachotent tranquillement leur droit, entretenus par la charité parentale,
Et les autres.

Lui est un autre.

Serveur, fossoyeur, pion, maçon, déchargeur de sacs de sable.

Cependant, à la fin de ses études,
En devenant avocat,
Il refuse de franchir cette ligne blanche, 
de passer de l’autre côté,
Et décide de rester du côté de ceux qui n’ont rien,
Par haine tenace des petits bourgeois, 
Arbitres des élégances,
Qui l’avaient traité comme un gueux.

Et c’est grâce à ce refus, 
Qu’il était écrit là-haut que le 11 décembre 1984, Serait une date historique :
Celle de la revanche des cabossés, des amochés, de ceux qui ont morflé, 
Des sans-dents, des écorchés, des orphelins,





De ceux qui n’ont jamais voix au chapitre.

Jeune avocat, donc avec ses costumes mal coupés,
Ses cheveux bouclés en bataille,
Sa vilaine moustache,
Et sa mine renfrognée italo-ch’ti,
Il cherche une collaboration chez un avocat pénaliste.
Il frappe de porte en porte, dans toute la France,
Il vient même chez nous à Marseille, 
Mais personne ne lui ouvre.

Il est donc seul, à Lille, 
Pas de connaissances, pas d’argent, pas d’affaires.

Mais, dans le ventre, ses entrailles hurlent la faim de reconnaissance,
Comme un vieux chien,

Il veut tout dévorer.

Tant pis, personne ne veut de lui, il fera ça tout seul.
Sa soif de revanche, c’est tout ce qu’il a pour lui.
Avec une robe sur les épaules, c’est tout ce qui est nécessaire.

A son époque, les commissions d’office n’étaient pas rémunérées,
Et on ne pouvait pas comme aujourd’hui 
Gagner des milliers d’euros par mois en défendant tout le monde sans être choisi par personne.

On était loin des vautours de la permanence,
Qui fondent sur leur proie, 
A chaque annonce de confrère indisponible.

A cette époque, les commissions d’office étaient à peine défrayées,
Et donc, personne n’en voulait.
Personne, sauf un fou affamé, 
Boulimique, 
Par barreau, 
Qui devenait le pénaliste local.
Comme Jean-Yves Liénard, 
Comme Hervé Temime,
Éric Dupond-Moretti fut ce fou,
Qui accepta de défendre,
Affaire gratuite après affaire gratuite,





Procès obscur après procès obscur,
En audience la semaine,
Le soir à son cabinet,
En prison le week-end.
Vie de chien !

Et le voilà à défendre des petits gitans, des voyous à la petite semaine, des accidentés du pénal qui se retrouvent là presque par hasard, des clandestins, des anonymes, des misérables,
Des petites affaires toujours,
Des petits dossiers de sans-grade qui n’intéressent personne.

Encore et encore.
La justice.
Il se souvient du noir de sa robe,
Qui est une couleur qui absorbe toutes les autres, 

Et embrasse pleinement le sacerdoce.
Appliquant la formule balzacienne :
La réussite, c’est le deuil éclatant du bonheur.
Éric Dupond-Moretti sacrifie son bonheur. 
Et il réussit.

Je passe, maintenant, pardonnez-moi, 
Toute cette description pénible 
Qui fait généralement le sel des reportages sur la réussite,
Et plus particulièrement, sur celle d’Éric Dupond-Moretti,
D’après les canons du journalisme moderne : 
Les affaires retentissantes, Outreau, Viguier, Castela, Ferrara, les surnoms, le compteur d’acquittements, les vignes, les faucons, 

la chanteuse canadienne, Merah, le théâtre, les livres, ceux qu’il a écrits, ceux qu’on a écrit sur lui, les films, ceux dans lesquels il a joué, ceux dans lesquels on l’a joué.

De tout cela, moquons-nous aujourd’hui,
Ne renions pas le noir de nos robes, 
Qui nous enseigne que les lauriers de ce monde fanent.
Regardons plutôt les lauriers qu’il a cueillis dans l’autre monde.

Évidemment, ces lauriers, il les a cueillis, ou plutôt, arrachés dans les Cours d’assises.

Où il a retrouvé la même ligne blanche, encore elle, toujours,





Qui sépare le peuple qui y siège, des gens de robe dont c’est le métier.

Mais qui ne sépare pas nécessairement les jurés des accusés.
Il suffisait de le leur rappeler.
Avec une compréhension animale de ce qu’est un procès d’assises,
Transmise par son maître, Alain Furbury,
Il assiste au même spectacle, pratiquement à chaque audience.
Le vrai procès d’assises s’ouvre avant les sonnettes de la Cour,
Par le cliquetis des menottes qu’on détache,
Le son de ces menottes, c’est la ligne blanche qui sépare un homme de tous les autres,

Le voilà qui entre dans le box.
L’accusé est généralement terrifié, transfiguré par la peur,
Une peur qui tire les traits et donne un air coupable.
Et après le tirage au sort des jurés,
S’ouvrent les débats.

Dans les Cours d’assises,
Les picadors ne prennent pas la forme d’un homme à cheval,
Qui traverserait la salle pour enfoncer sa lance dans le cou de l’accusé,
Mais peuvent prendre des formes multiples :
Celles d’un enquêteur, d’une partie civile, d’un avocat général, ou d’un expert.

Et il survient toujours un moment, au cours des débats,

Où l’accusé comprend, 
Que si on l’a sorti de sa geôle,
C’est pour le condamner.

Et c’est à ce moment précis,
Où il saigne le plus,
Que l’homme assis au centre de la Cour, 
Dans son habit d’ombre et d’écarlate,
Allume son micro, le fait lever,
Et l’assaille de questions afin de le fatiguer 
De le contraindre à baisser la tête ;
Le but étant de planter dans sa nuque, en fin d’audience,
Une condamnation prérédigée dans un bureau souvent sombre.

Quand elle est animée par des présidents médiocres, 





Par des présidents bouchers,
Voilà à quoi ressemble une cour d’assises,
C’est quelque chose d’insupportable pour tous,
Mais surtout pour Éric Dupond-Moretti,
Qui en a vomi pendant dix ans.

Mais c’est à genoux dans les toilettes des Cours d’assises,
Alors qu’il vide ses entrailles dans la cuvette,
Qu’apparait sa vocation : gracier le taureau.

Pour cela, il doit agir dès le premier tercio,
Quand on pique le taureau, quand on l’interroge,
Il faut empêcher le matador et ses sbires de lui faire baisser la tête,

Au cours des débats,
Il faut mettre toutes ses forces dans la bataille,
Quitte même à être violent.

Il faut aider le taureau à relever la tête,
Relever dans les procès-verbaux les éléments qui lui sont favorables,
Relever dans les scellés ce que personne n’a vu,
Ne rien laisser passer, jamais.

Hirsute, torturé, tonitruant,
Diable de Tasmanie
Il tourbillonne dans la Cour d’assises,
Avec sa tête d’ours,
Il questionne, il gronde, il tempête,
Avec sa patte de bête qui semble pataude de loin,

Mais qui, de près, se révèle être une main de géant délicate et finement dessinée,
Il cogne, tape, ou cajole,
Il existe, et fait exister la défense.

C’est le premier à comprendre 
Qu’une défense réellement efficace,
Ce n’est pas une défense qui ferait tapis au moment de la plaidoirie,
Et qui resterait tapie pendant les débats,
Mais c’est une défense offensive, dès le début des débats.

Voilà sa vraie réforme de la justice pénale,
C’est celle de la pratique des assises.
Une pratique déjà comprise par les bons présidents. 





La bonne présidence des assises, contradictoire, il la décrit en un exemple.

Un avocat, au cours de l’audience, se lève et interpelle le président : « Je suis désolé, Monsieur le président, je ne suis pas d’accord avec vous ». 
Selon lui, le mauvais président répondra : « Vous plaiderez, maître, vous plaiderez ». 
Et le grand président : « Pourquoi, Maître ? Expliquez-vous. »
Avec ces grands, ce sera une histoire d’amour,
Avec Olivier Leurent notamment,
Dont il dit : je ne sais pas ce que type fait exactement quand il préside des assises mais ça doit ressembler à la justice.

Eh bien justement, Olivier Leurent décrit très simplement ce qu’il fait :
Respecter son rôle de président sans rien confisquer à personne,
En s’infligeant en permanence la souffrance du doute,
La souffrance du conditionnel, refusant l’indicatif,
En oubliant sa lecture du dossier, qui doit vivre à l’oral,
Alors ce miracle, 
La justice, 
Passera, selon le président Leurent, à une condition :
Si chacun est à la hauteur du rôle qui lui est attribué par la loi : 
Partie civile, accusation, et défense,

Et quand un n’est pas à la hauteur, un autre doit compenser.
Si c’est la défense qui est défaillante, le grand président compense. 
Si c’est la présidence qui est défaillante, la grande défense compense.

A force de compensation, de contradiction et d’exigence,
D’énergie et de grognements,
A force de travail,
Les désignations pleuvent sur son cabinet,
Ces lettres truffées de faute d’orthographe,
Ecrites sur des petits papiers sales à carreau, Depuis les maisons d’arrêt de toute la France,
« Met je vou desine pour me daifandre ».





Les défendre tous, titrait Albert Naud,
Partout.
Il fallait être surhumain pour survivre à cette vie.

Mais c’est en survivant qu’il a reçu en retour des fragments brillants,
Blanc aveuglant couleur de la justice
Et il n’aura de cesse de transmettre aux hommes.

Sa seconde œuvre majeure dans la justice, C’est d’expliquer au bourgeois comme à l’ouvrier, 
D’apprendre au peuple français, 
Qui en ignore tout
Comment la justice est rendue en son nom.

En des termes simples, compréhensibles, Sans fausse technicité juridique.
Ainsi, il combattra le victimaire dans la justice,
Rappelant que la justice, c’est une violence faite aux victimes,
Nécessairement,
Parce qu’on refuse de les croire sur parole,
C’est une violence faite aux policiers,
Nécessairement,
Parce qu’on refuse de les croire sur parole,
C’est une violence faite aux prévenus et aux accusés,
Nécessairement,
Parce qu’on refuse de les croire sur parole.

Il critiquera les nouvelles réformes législatives à chaque fait divers,

Il critiquera les justiciers en robe de juge,
Les faux savants en habit de psychologue,
Il critiquera les voyous en robe d’avocat,
Il critiquera les cours criminelles,
Les qualifiant de son vivant d’avocat de catastrophes pour la justice,
Il critiquera tout et tous,
Avec une liberté d’avocat
Absolue.
C’est pourquoi,
Là où certains n’ont pas besoin de mourir pour survivre à leur nomination ministérielle,
Tant ils sont dociles et domptés,
Lui était trop libre et trop instinctif,
Il fallait qu’il meure.





Après avoir sacrifié sa vie pour devenir avocat,
Le voilà qui sacrifie l’avocat pour devenir ministre.
Néanmoins, ne vous y trompez-pas,
L’avocat vit toujours, même après sa mort.
On le lui reproche,
On le lui rappelle,

Et, à chaque réforme que le Ministre présente,
Nous nous posons la question : mais qu’aurait dit Dupond s’il était vivant ?

D’avocat à ministre, 
De loup à chien,
De maître à minus,
Nous espérons qu’il entendra un jour, de nouveau, l’appel de la forêt,
Et que nous le reverrons dans les Cours d’assises,
Avec, sur son dos,
Le noir de sa robe couleur de la liberté.


 

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