Ordre des avocats au barreau de Marseille
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RENTREE SOLENNELLE : Discours #3 KEVIN LEFEBVRE-GOIRAND 1er lauréat de la conférence du barreau de Marseille 2021



Éloge funèbre de
Maître Émile Pollak





Depuis le temps que je patiente dans cette robe noire.  J’entends qu’on requiert et qu’on plaide au bout du couloir. Un policier a touché les écrous, et j’ai plongé vers le grand jour. J’ai vu les prévenus, les greffiers, et les juges autour. Est-ce que cette justice est sérieuse ?

Monsieur le bâtonnier, mesdames et messieurs les hautes autorités, politiques, administratives et judiciaires, mes chères consœurs, mes chers confrères, chers magistrats, chers greffiers, mesdames et messieurs,
À l’instar de François Sureau, avocat actuel désormais immortel, ayant succédé au 24ème fauteuil, sous la Coupole occupé par Max Gallo, dont on ne peut que frémir devant ses mots, 

ceux par lesquels il rappelait qu’il y a du sacré dans chaque homme, je voudrais avant de m’asseoir parmi vous, suprême récompense des talents incertains d’eux-mêmes, rester quelques instants debout parmi les vivants et les ombres.

Aux vivants, j’éviterais les confrères : si Émile Pollak disait qu’il n’y a pas plus susceptibles que les magistrats, s’agissant de l’égo, je crois qu’il n’y a pas pire que les avocats. Alors réflexe camusien, entre la justice et ma mère, c’est cette dernière que je choisis de remercier aujourd’hui.

Quant aux ombres éternelles, je voudrais faire apparaître, à côté de celle du Juge Pierre Michel, et comme un terrible échos, celle de Raymonde Talbot, consœur assassinée, il y a désormais dix ans, à quelques rues d’ici, dans son propre cabinet.
Évidemment, je pense à Charlotte Guichard, magistrate de 29 ans qui - pour se libérer il y a moins d’une année - s’est donné la mort, et dont la situation de détresse est tout sauf un cas isolé.

Parmi ces ombres, également celle de Valentin Ribet, jeune confrère de 26 ans, tombé au Bataclan, dont le procès est en train de s’achever. Lui qui avait la robe au vestiaire, laquelle finit parmi les scellés.





Lui qui - paradoxe de cette fonction sacrificielle qu’est la nôtre - se serait sans doute levé au banc sacré pour être à ses bourreaux cet ultime bouclier, magnifique définition de notre engagement que m’a enseigné, mon Confrère, Christophe Bass, à l’école des avocats, dès mon arrivée.
Ce banc sacré de la défense, au crépuscule de ma deuxième année de barre, j’ai compris qu’il fallait l’entendre, pour réaliser qu’il demeure cette chaine d’hommes et de femmes qui y prennent une place, pour finir par s’effacer lentement - ou parfois brusquement - tandis que d’autres se dressent à leur tour, inlassablement. 

Et même si la Robe est sans doute plus grande que les ombres qui la peuplent, rappelant la pensée de René Char et ses feuillets d'Hypnos : notre héritage n’est précédé d’aucun testament, comment ne pas ressentir à son tour ce poids si lourd et merveilleux de ceux qui l’ont sublimé par le passé.

Évidemment, parmi les plus illustres ombres qui précèdent la Robe figurent notamment celles de Vincent de Moro-Giafferi, Maurice Garcon, Alain Furburry, ou bien encore les immenses bâtonniers Henri Robert, ou Raymond Filippi.

Plus récemment, parmi ces ombres qui nous précèdent à chaque fois que l’on se lève, celle de Jean-Denis Bredin, lequel rappelait dans une tribune en 1976, qu’être avocat, c’est interdire à la haine d’être présente à l’audience ; ou bien encore Gisèle Halimi, à qui l’on doit tant, notamment rapporteur de notre serment, dont on vient de fêter, il y a une dizaine de jours, les quarante ans.

Plus localement, mais non moins prestigieuses, les ombres de Paul Lombard, ou encore d’Émile Pollak ; le premier disant du second qu’il n’appartenait à aucun clan, ne faisait partie d’aucune coterie, et avait adhéré au parti de la générosité, de la bonté et de l’intelligence où les militants ne se bousculent pas.





C’est de lui dont j’aimerais vous parler aujourd’hui, de celui dont on a attribué le nom de la rue où l’entrée du tribunal correctionnel se situe ; de l’Indien qui inscrit dans le marbre, ou plutôt dans son unique livre, comme une forme d’adieu ce rappel salutaire : la parole est à la défense. 
Émile Pollak fait partie d’une époque qu’on estime révolue, que j’entends terminée, désuette, archivée, classée au rang des souvenirs, faisant écho à la pensée de Georges Orwell : chaque génération se croit plus intelligente que la précédente et plus sage que la suivante.

Orwell qui devrait peut-être figurer dans nos obligations déontologiques, tant il rappelait salutairement que la liberté consiste à dire aux autres ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ; tant la parole est à la défense, seule à même d’être le bras de la liberté originelle comme va brillamment le rappeler mon homologue, Charles Benoît, celle qui consiste à dire tout haut ce que d’autres ne peuvent dire que tout bas, en provoquant parfois un rire grinçant, plutôt que de grincer des dents.

Si chaque homme porte en lui une étincelle de Dieu, Émile Pollak fait partie d’une longue lignée d’avocats méridionaux que Jean-Marc Theolleyre du Monde appelait les flamboyants de l’éloquence, marquée par cette liberté de penser à haute voix, derniers mohicans, dont l’Inca au casque d’argent, fut l’un des plus éminents. 
Époque d’une défense que l’on croit perdue, alors qu’elle n’est peut-être qu’une flamme que d’aucuns veulent éteindre, pour mieux la bâillonner, ou pour se targuer d’être parmi les derniers illustres porteurs.





Flamme qu’on estime faible ou cachée, alors qu’il suffirait de souffler pour la rallumer. En parlant de flamme, Madame la Procureure générale près la Cour d’Appel, je ne vous la déclarerai pas. Pas plus que je ne souhaite vous déclarer la guerre. L’enseignement d’Alain Molla demeure comme un écho permanent, lequel pourrait être brodée dans chaque robe, quelle qu’en soit la couleur, quel qu’en soit le porteur : ni connivence, ni rupture.

Ni connivence, ni rupture, crédot appliqué par Émile Pollak et qui se doit de continuer à l’être par chaque robe d’aujourd’hui : qu’elle juge, qu’elle éclaire, qu’elle accuse, qu’elle défende, qu’elle représente, qu’elle retranscrit, qu’elle authentifie.

Simplement, Madame la Procureure générale, j’ai eu l’honneur d’être convié à la plus récente prestation de serment, et alors que je revivais par procuration ce moment vertigineux vécue par la nouvelle promotion, j’ai entendu vos mots sur les maux actuels de notre profession, ces mots fort peu enclins aux rêves, avec un réalisme marqué d’un certain pessimisme, à croire faussement que le parquet ne rêve jamais. À ce moment précis, j’ai pensé à ceux d’Émile Pollak, gribouillés il y a près de 50 ans dans un coin de son bureau, et qui allait devenir le seul héritage textuel qu’il a bien voulu nous laisser : quel dommage que vous veniez si tard à la profession ! 

Tout est difficile à présent ! Ah, si vous étiez venu il y a trente ans, tout était différent …On me l’a dit en 1938 ! On le répète en 1975 ! On le disait certainement en 1900 ! Non, jeunes gens, venez si vous vous sentez irrésistiblement attirés ! Il y aura toujours place pour vous ! Il y aura toujours place pour qui veut servir, (pour) qui veut lutter, (pour) qui veut aimer.

La profession d’avocat a toujours été garnie de défis, et notre métier est synonyme d’un certain masochisme, tant il revient souvent à donner le bâton pour se faire taper, littéralement parfois, par son propre bâtonnier.





La Robe, cette armure, est parfois si lourde à porter. Je pense notamment à ce diamant des terres aixoises à la robe noire déchirée, pour avoir eu le courage de s’interposer, lorsqu’un confrère fut sorti manu militari, tombé au sol, sur les carreaux, dans un tribunal vers lequel nous avions les yeux rivés. Et pour la justice, le cœur peiné.
Pourtant, sa grand-mère le lui disait : Émile, si tu veux être heureux un jour, saoule-toi. Si tu veux être heureux deux jours, marie-toi. Mais si tu veux être heureux toute ta vie, sois avocat.

Émile le Gitan a fait un serment, mais pas celui qu’il a officiellement prêté, dont il confessa que ce ne sont que quelques images éparses qui lui resta, lequel exigeait alors aux avocats de ne rien dire ou publier de notamment contraire aux lois aux bonnes mœurs, ou à la sûreté de l’État.

La Tête d’indien, fils de bijoutiers-horlogers israélites, détestait le racisme, « la plaie » comme il l’appelait. Membre du MRAP à la Libération, il eut dans ses premiers clients les collabos.

Ceux qu’on expédiait rapidement d’une balle dans la peau. Il avait choisi de se battre ardemment pour sauver la vie de ceux qui avaient trahi.
Émile Pollak a fait le serment que Philippe Lemaire avait soufflé alors à son jeune stagiaire, lui aussi futur garde des sceaux, sans doute le plus grand, un certain Robert Badinter : si pour toi, il n'y a pas de coupables, si pour toi ce ne sont que des imbéciles, ou des pauvres types, ou même des salauds, mais pas des coupables, jamais des coupables, alors tu es avocat.





Émile Pollak fit cet engagement, dans son cœur, et que nous avons tous fait secrètement : défendre, encore et toujours, inlassablement défendre, sans jamais céder, sans jamais renoncer, sans jamais, même un instant, reculer.

Défendre ! Quelle que soit la matière ! Quel que soit le client ! Quelle que soit la juridiction ! Le chef d’une entreprise en liquidation. L’ouvrier ou le fonctionnaire injustement remercié sans indemnisation. L’exilé. Les anciens mariés. L’enfant désormais partagé. La victime apeurée. Ou bien encore celui que tout accuse. Et que tous accusent.

En réalité, Émile a fait le serment de Pollak, de ses mots : celui de défendre de toute notre foi, de toute notre âme,  sans tenir compte des contingences, des risques, sans ménager un juge dans l’espoir que le lendemain, il nous sera plus favorable, et sans rester sourd à l’appel de quiconque demande notre aide, même en cas d’impécuniosité.

L’indien à la crinière d’argent faisait partie d’une avocature suspectée comme étant consciencieuse, et non l’inverse ;

d’une avocature marquée par un respect pour sa sœur jumelle, la magistrature, condamnée parfois à des querelles, toujours sur l’autel d’un respect mutuel ; lui qui admettait que juger quelqu’un est en soi atrocement difficile et suscite un débat intérieur déchirant, appelant par ailleurs à une séparation absolue du pouvoir politique et du pouvoir judiciaire, et à une protection totale de l’indépendance du magistrat, déplorant que le pouvoir, loin de comprendre le poids merveilleux de la pureté des juges, s’acharne à les dominer.





Tel que je l’ai évoqué à titre liminaire, si Émile Pollak estimait qu’il connaissait peu d’hommes de qualité plus susceptibles que ceux qui sont amenés à juger, il invitait l’État à tenir ses fonctionnaires pour être à son service, mais à ne pas toucher aux magistrats. Certains de ces derniers aurait pu lui répondre par Max Gallo : notre susceptibilité est révélatrice de notre volonté d'égalité. J’ai l’espoir qu’il s’agit d’une écrasante majorité.

Avec les magistrats, Émile Pollak croisait ardemment le fer, toujours avec loyauté.

Et c’est peut-être celle-ci qui disparait. Ce fer croisé avec loyauté et respect n’était pas perçu comme du loyalisme à l’égard de ceux qui jugeaient - veilles antiennes de pseudo-pénalistes soi-disant à l’ancienne - mais simplement comme de la droiture, de l’honnêteté : respectable pour être respecté. Ça aussi, cela devrait être récurremment rappelé, chez tous les acteurs d’un procès.

Du 384 Avenue du Prado, son domicile où tous les chats avaient le droit d’asile, mais également

 tous les droits, à son modeste cabinet au 42 Rue Montgrand, plus facilement ouvert aux misérables qu’aux puissants, Émile Pollak était l’antithèse de l’avocat moderne, « mendiant d’honneur » qu’il disait.
Tapisserie dégringolant sur des classeurs kaki, chaises bancales perdant leur crin par le dessous, tapis usé jusqu’au parquet, couloir-hall où se pressait l’ultime misère ; celle de ceux qui ont un des leurs de l’autre côté des murs, celle de familles plongées dans le désespoir par la faute d’un seul, attachant par sa quête permanente du chemin des cœurs.




Candidat malheureux au bâtonnat - comme quoi, on peut ne pas obtenir le suffrage de ses pairs et demeurer un immense avocat - il fuyait les coteries professionnelles et les mondanités. Lui, aux costards de qualité, toujours fripés, marginal dans l’esprit du temps, qui méprisait les grands et les haines locales.

Comme celle d’un bâtonnier qui recommandait aux avocats de la conférence du stage de 1977 d’être d’une moralité irréprochable, et de ne pas s’afficher comme l’un de vos vieux confrères aux jeux d’argent sur les champs de courses.

S’il s’avait ce bâtonnier, ce que je donnerais aujourd’hui, pour passer une après-midi avec lui, sur le champ de courses ou aux assises, à discuter, à l’écouter plaider, ou à quémander des conseils avisés. D’une immense modestie, il aurait sans doute répondu ce qu’il avait rétorqué à un jeune confrère qu’il l’avait sollicité : « je n’ai pas de conseil mais vous pouvez jouer Fleur Bleue dans la troisième c’est un coup sûr ! ».

Une course, c’est un dossier, où les arguments sont remplacés par des cheveux et où le verdict, c’est l’arrivée. 

Turfiste de l’hippodrome Borely et de Cagnes-sur-Mer, à qui un voleur avait rendu le butin de sa poche en demandant pardon après l’avoir reconnu ; pour qui les magistrats étaient soucieux de lever leur audience avant que ferme le bureau de PMU, afin qu’il puisse sacrifier en toute quiétude au sacro-saint rite du pari quotidien.

En parlant de quotidien, dans une interview dans Le Provençal en 1973, il avait choisi comme devise cette phrase inscrite sur l’une de ses assiettes : si haut que l’on soit assis, on n’est quand même assis que sur son cul. Mieux que connu, ou célèbre, il était populaire.





Évidemment, la mort embellie et entraine des hommages parfois obligés dans la foulée. Je remercie sa fille et son petit-fils, de m’avoir confié et autorisé à révéler certaines lettres privées plus de 44 ans après. En revanche, l’identité des juges à l’origine de ces courriers privés, je la garderai. La foi du Palais et le secret sont deux choses que ni la mort ni Bercy ne peuvent s’emparer.

La lettre d’un juge, notamment substitut général près la Cour d’appel de Douai, qui ne savait comment dire sa peine à l’annonce de sa disparition.

Celle d’un premier juge d’instruction à Nîmes, qui s’inclinait devant la mémoire de l’homme merveilleux et l’avocat si attachant. Celle d’un procureur général, qui fut un temps à la tête du parquet de notre cité, et qui appréciait, je cite, le talent indéniable, sa droiture, et sa générosité, parlant de perte irréparable pour le barreau et la justice. Ou bien encore celle d’un substitut général, près la Cour d’appel d’Amiens, lequel confessa à la mort d’Émile Pollak qu’il avait toujours admiré et secrètement jalousé le talent de celui qui savait faire entrer le cœur dans les prétoires.

Le cœur dans les prétoires, il l’a fait rentrer jusqu’au bout, même après quand il fallait aller quémander l’utime grâce au roi de l’Élysée.
Lui qui fut l’avocat du dernier exécuté, Hamina Djandoubi, dernier homme, en France, dont la justice fut rendue par une tête tranchée, dans cette citée.

Et dont le récit de la Juge Monique Mabelly rappelle à quel point il n’y a pas si longtemps que cela, dans cette ville, à 4h00 du matin, on hurlait encore tout bas, qu’au matin, un corps basculait, qu’un homme qui parlait moins d'une minute plus tôt n'était plus qu'un pyjama bleu dans un panier.





De cette dernière tête tranchée, il eut cette ultime déclaration : je pense que c’est la dernière exécution capitale. Il n’est pas pensable que la peine de mort ne soit pas supprimée.
Chef de file des abolitionnistes, croyant et apôtre du cinquième commandement la mort fut rancunière cependant, et l’emporta avant de savoir qu’il eut raison, que c’était, bel et bien, la dernière exécution.

Au procès de Michel Bodin, la maladie l’avait empêché. C’est Nicole, sa fille, qui aux côtés de Robert Badinter, alla plaider.

Il ne voulait pas que sa place demeurât une seule fois vacante pour lutter contre le couperet.

Pour Émile Pollak, la mort était insoutenable, lui qui a fait partie de ce qu’il appelle ce triste privilège d’en être le spectateur, l’oubliable mesure de la sensibilité, devant une scène d’abattoir où un homme tient la place d’une bête livrée pour prendre la vie. Émile Pollak fait partie de ses avocats de la mort, ceux qu’ils l’ont combattu, requise dès ses premières assises, lui qui aimait tant la liberté et la vie, tant les deux rimaient pour lui. 

À tel point qu’un beau matin, il offrit un foulard rempli de coccinelles à sa fille pour qu’elle gagne, et qu’elle ne les enferme plus dans une boîte d’allumettes, jeu d’enfants qu’il avait prohibé en précisant : ce sont des bêtes à bon Dieu, tu ne les enfermeras plus à présent, même les bêtes n’ont pas le droit d’être enfermés injustement.
Comme je comprends désormais notre maitre à tous, Henri Leclerc, qui termine ses mémoires, en estimant qu’il croit au matin, tant les robes qui nous précèdent ont vu le pire de la nuit.

Mesdames et Messieurs, croyez encore aux coccinelles et aux matins.
Mesdames et Messieurs, croyez encore aux avocats. D’hier, d’aujourd’hui, et de demain.

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