Ordre des avocats au barreau de Marseille
Actualités

Interview du bâtonnier José ALLEGRINI

 

 

Tout le monde connait le bâtonnier José ALLEGRINI. Avocat pénaliste de renom, il a marqué tant de générations de confrères par sa culture, par ses talents d’orateur et par son accent si facilement identifiable. Homme aux multiples vies professionnelles il a notamment exercé la fonction d’adjoint à la mairie de Marseille en charge de la police municipale, de la police administrative et du conseil local de sécurité et prévention de la délinquance ou encore celle de médiateur de la ville en 2014. 

Mais c’est la voix de l’avocat, ancien bâtonnier du barreau de Marseille que nous avons souhaité écouter durant une après-midi riche en anecdotes et en conseils pour notre profession. Désormais en retraite active, nous avons retranscrit de façon fidèle ces échanges avec un homme qui nous avoue qu’il aimerait aujourd’hui encore « avoir 30 ans et être avocat au barreau de Marseille ! »

 

 

Bonjour José, pourquoi le métier d’avocat ?

Si on fait un peu d’histoire, l’histoire et le nombrilisme se chevauchent quand il s’agit d’évoquer ces périodes qui sont antérieures à votre naissance. Je suis étudiant en droit, mais je ne veux pas être avocat, ne connaissant pas ce métier.
Mes premiers souvenirs de plaidoirie, c’est à la Cour d’assises que je les découvre. J’y vais un peu par curiosité comme on va au cirque. Puis on me donne le droit de m’asseoir, ce qui est un privilège puisque la salle est pleine. Alors que je pensais écouter Emile Pollak, je me retrouve à découvrir Paul Lombard, qui est en train d’acquérir sa notoriété. Il défend un homme qui a tué sa mère et fait une plaidoirie extraordinaire. Cet avocat m’éblouit, mais pour autant lorsque j’étais étudiant je voulais être commissaire de police.
Puis je bénéficie d’un certain nombre de facteurs. Tout d’abord une sombre histoire de réveil qui fait que quand je me réveille le matin, les épreuves de commissaire de police à l’Évêché ont commencé deux heures avant. 
Puis l’on parle de moi, en termes flatteurs à Maître Marchetti. Alors on me reçoit et je fais visiblement l’affaire. Mais moi je négocie, parce que comme je ne reçois aucune aide de personne, il m’est impensable de ne pas être rémunéré.

A l’époque, ce n’est pas l’usage : quand tu es avocat stagiaire dans un cabinet c’est déjà très bien. Alors, on ne va pas (en plus) te donner une rémunération. 
Pour l’anecdote, je me suis donc retrouvé être l’avocat stagiaire le mieux payé de Marseille puisque j’avais pu négocier les deux tiers du SMIC. Maître Marchetti me donnait 1500 francs et tout le monde considérait que c’était une faveur injustifiée. Puis j’ai dû partir sous les drapeaux faire mon service militaire, pendant que les autres prêtaient serment. Nous sommes en octobre 1973. 

Quels ont été tes premiers pas dans notre profession ? 

Comme je venais d’avoir un enfant, l’armée a décidé d’anticiper la fin de mon service, et je prête finalement serment le 14 octobre 1974.
Je m’en souviendrai éternellement : mon patron m’avait donné un dossier au tribunal d'instance de Forcalquier, en me disant « Tu prêtes serment à 14h00, mais à 15h30 tu dois être à Forcalquier et ce dossier, si tu le perds, c’est que tu ne seras jamais un bon avocat ». 
Un dossier « bizutage » comme on dit : Le magistrat me demande depuis combien de temps je suis avocat, et je me souviens lui répondre « depuis 1h30 ». Je pense qu’avec du recul ce magistrat m’a fait une petite faveur.  A cette époque, nous nous formions exclusivement sur le terrain : La formation pour un jeune avocat, c’était la « salle des pas perdus » et la buvette. 
J’avais une liste de référents à qui je pouvais soumettre mes problèmes. C’est comme cela qu’on obtenait de l’expérience. 

J’arrive donc au barreau en cours d’année 1974 et c’est là que j’entreprends ce que j’aime appeler le « cycle du bonheur ». Je veux vous parler de la visite aux membres du Conseil de l’Ordre.  Evidemment le bâtonnier m’a reçu avec courtoisie, puisqu’il était Corse ; il parait que ça compte. 
Pour les membres du Conseil de l'Ordre c’était différent : j’ai été reçu par certains avec beaucoup de bienveillance et de gentillesse. Mais si je suis honnête, la plupart râlait de voir autant de nouveaux avocats s’inscrire. Il faut dire que l’on approchait dangereusement la barre fatidique des 300 inscrits au tableau.

José, peux-tu nous raconter quelques anecdotes de barre ?

Pour acquérir de l’expérience, il y avait l’audience correctionnelle. Les avocats les plus anciens passaient avant. C’était la règle intangible. On arrivait à 14h00 et on commençait à passer à 18h00. 
On écoutait et on apprenait surtout. Pour certains c’était remarquable. Je me rappelle avoir entendu Maître Malinconi qui plaidait l’indemnisation d’un préjudice d’agrément ; ce n’était pas dans l’air du temps à l’époque. 
Construire la philosophie de l’agrément et soumettre tout cela à un tribunal pour la première fois, c’était vraiment du travail d’avocat. 

Je me souviens d’une situation pas banale, un confrère (nous préférons préserver son identité) me demande de faire renvoyer une affaire en 5ème chambre correctionnelle. Je fais naturellement sortir le dossier. Quand le président voit le dossier, il me dit : « ça a déjà été renvoyé trois fois, c’est retenu, je vous commets d’office, quand vous êtes prêt faites-nous le savoir Me Allegrini ». 
Au final j’obtiens un résultat que mon confrère n’aurait pas obtenu (c’était dû plus à l’indulgence du tribunal qu’à ma performance). Et quand je vais partir, j’entends un vieil avocat aux cheveux jaunâtres qui me dit « c’est bien petit », c’était émile Pollak. J’étais en état de lévitation. C’était ça les honoraires non imposables. 

Avec émile Pollak j’en ai des souvenirs. Quelques temps après je suis commis d’office en Cour d’assises dans un dossier avec lui. 
Pendant le procès il me demande si je cours vite, il voulait que j’aille jouer pour lui. Il me donne une enveloppe, on ne pouvait pas voir ce qu’il y avait dedans. J’enlève ma robe, je vais au PMU, je passe un jeu. Je le vois de loin, il sourit. 
Et les parents des accusés se détendent, le vieux a envoyé le jeune chercher un truc, c’est bon. Là c’était un petit épisode sur l’interprétation des mimiques des avocats par les clients. 

 

 

[ Les relations avec les jurés m’ont beaucoup apporté,
tant leurs attentes et leur investissement traduisent
une exigence de qualité dans 
la manière dont la justice doit être rendue.]

 

 

Dans cette même affaire, il me demande si je compte rester pour les réquisitions. Car il ne pourra pas être présent. 
Je lui propose de lui passer mes notes le lendemain matin. Mais il est catégorique : il les lui faut la veille pour pouvoir travailler dessus. J’ai compris qu’il allait passer la nuit sur ces réquisitions. 
Je ne me suis pas autorisé à dormir huit heures. J’ai également passé une partie de la nuit sur ces réquisitions, en me disant que s’il le faisait, je n’avais pas d’autre choix.

Je me souviens aussi du bâtonnier d’Aix-en-Provence Me Filippi. Quel personnage ! Costume trois pièces, toujours rasé de près ; il me disait « il faut aller à la prison comme on va à un mariage ». 

En effet, quand il arrivait à la prison, dans le box, on savait qui était l’avocat et qui était le client. Il avait un cahier par client. Sur la première page ; il y avait les références de la famille, la dernière page, c’était la page comptable et dedans, c’était toutes les notes qu’il avait prises sur le dossier qu’il avait consulté à l’instruction. Il n’y avait pas de photocopie, il fallait donc tout noter sur un cahier. 
C’était un avocat brillant, travailleur, mais également charmeur : il était capable de réciter les poèmes pendant deux heures, notamment pour charmer une femme. Il y mettait les moyens. Il arrivait dans sa voiture avec son chauffeur, et à côté il y avait sa maîtresse et derrière il y avait son dossier. 

Tous ces gens ne m’ont fait passer qu’un seul message, subliminal : il faut travailler. Les dossiers ça se bosse, il n’y a pas de secret, c’est la vérité immuable de ce métier. 

Dès les premiers mois, j’ai de la chance. Je prête serment le 14 octobre 1974 et le 5 février 1975, on arrête tous les membres de la French connexion. Et le patron de la French Connection me désigne quand il est interpellé. A Marseille, tout le monde pensait qu’il avait désigné un avocat parisien. Personne ne me connaissait. Il ne me payait pas mais aux Baumettes, c’était ma tête de gondole. 
J’ai gagné quelques années dans la progression d’avocat pénaliste. Et puis lui s’est défendu tout seul … puisqu’il s’est évadé. Je pense que dès le début, il savait que s’il ne prenait pas d’initiative personnelle, il allait prendre 20 ans.

Il faut certes un peu de chance dans ce métier, mais la constante ce n’est pas la chance, c’est le travail. 

Quelles sont pour toi les évolutions les plus marquantes dans notre exercice ? 

Nous avions un statut social plus valorisant, des rapports aux magistrats plus constants, effectifs et plus de confiance. Il y avait une réalité : la foi du palais. Elle a duré, parce que moi bâtonnier, je l’ai vécue. Mon bureau était au premier étage du vieux palais.
Puis, on a transféré les bureaux du bâtonnier du palais de justice à la rue Grignan. Moi je n’étais pas d’accord. Je comprends que le monde judiciaire ait eu besoin d’espace. Je comprends que la situation était un peu incongrue puisqu’on ne payait pas de loyer. Mais les avocats au palais de justice ne sont pas en transit temporaire : Ils sont chez eux. Parce que la justice, sans avocat, ce n’est pas la justice !
Moi bâtonnier, j’avais une ligne directe avec le procureur de la République et le président du tribunal. La ligne directe ça ne s’utilise qu’en cas d’urgence. C’était le signe d’une grande confiance. 
Avocats et magistrats, nous appartenons au même monde. Pour que cette affirmation retrouve sa légitimité, il faut que les avocats soient irréprochables, compétents, travailleurs. Il faut que les magistrats soient irréprochables, compétents, travailleurs. On est dans un parallélisme très exigeant où chacun doit admettre que l’autre a sa part de vérité. Ça s’appelle le respect, c’est la pierre de touche d’une construction collective.

 

 

[ Avocats et Magistrats, nous appartenons au même monde.
Pour que cette affirmation retrouve sa légitimité,
il faut que les avocats soient irréprochables,
compétents, travailleurs.
Il faut que les magistrats soient irréprochables,
compétents, travailleurs.]

 

En matière de discipline, le bâtonnier avait plus de pouvoirs qu’aujourd’hui. Il déclenchait les poursuites, instruisait, présidait le conseil de discipline et mettait la sanction à exécution. C’était beaucoup … J’ai certainement poursuivi plus de confrères en trois mois que mes quatre prédécesseurs en huit ans. 
Je décide que je vais poursuivre les gens dont la défaillance déontologique est de moindre importance mais à des fins pédagogiques : je convoquais les confrères défaillants à 18h, mais ils n’étaient pas jugés avant 20h. La sanction ne leur était connue que le lendemain. La plupart du temps l’avocat était renvoyé à l’admonestation paternelle du bâtonnier. Il avait donc passé une mauvaise journée et une mauvaise nuit sans autre conséquence. Il y avait là un côté pédagogique.

Pour vous cela peut paraître évident : aujourd’hui il y a un système de contrôle des comptes, mais à l’époque ce n’était pas le cas. C’est le président Antoine Versini, Maître Yves Armenak et moi-même qui l’avons mis en place pour éviter les opérations de blanchiment. 
A l’époque ça paraissait invraisemblable. 
C’est également moi qui ai imposé le paiement des cotisations car avant mon bâtonnat les avocats n’en payaient pas, ce qui m’a probablement valu des difficultés pour être réélu au Conseil de l’Ordre. Ainsi le barreau de Marseille régularisait une situation financièrement discutable.

Pourquoi devenir bâtonnier ? 

J’arrive au barreau et je ne connais personne. Donc le premier facteur d’intégration c’est l’équipe de football. Si je reste le plus mauvais joueur que le barreau ait connu, j’ai sans doute été le meilleur arbitre … J’arbitrais les matchs entre avocats et magistrats ; quand je sifflais un coup franc, je savais toujours en faveur de qui il était. 
Cette équipe permettait de s’intégrer avec des personnes de tous les âges. Il y avait des confrères parmi les meilleurs avocats de Marseille. Il y avait des gens aux activités professionnelles très diverses qui se retrouvaient là tous les samedis. J’y ai trouvé une famille. 

Deuxième facteur d’intégration : le Conseil de l’Ordre. J’ai rapidement été élu au Conseil de l’Ordre, j’ai fait deux mandats avant de me présenter au bâtonnat. 
Albert Haddad, président inamovible de la Carpa, décède en début d’été en faisant un footing. C’est un bouleversement. Le premier qui se manifeste c’est Christian Lestournelle qui est élu. Et après dans le paysage de ceux qui pouvaient être candidats, j’en fais partie. Je me présente en accord avec d’autres qui auraient pu être candidats à ma place. 
Je me retrouve Dauphin de Christian Lestournelle. Je peux dire avoir eu un dauphinat de grande qualité. Il m’a donné accès à tout. Je pense m’être inscrit dans la dynamique de Christian Lestournelle, en y apportant une touche plus militaire. Je venais d’être décoré de l’ordre national du mérite à titre militaire comme officier de réserve … 
Être bâtonnier, c’est un honneur et une responsabilité. L’honneur c’est personnel, la responsabilité est collective. Puis l’expérience, on la construit soit même. Ça a été la plus belle aventure qu’il m’ait été donné de vivre. Mes débuts sont très difficiles car en même temps que je prends mes fonctions de bâtonnier, je plaide comme avocat dans le procès de Furiani. Donc suivre ce procès et mettre en place ma prise de fonction, il vaut mieux ne pas avoir besoin de longues nuits de sommeil. 
Si la vie du bâtonnier se nourrit de la vie de l’Avocat, il n’est pas souhaitable que la vie de l’avocat se nourrisse de la vie de bâtonnier.

Que représente pour toi le bâtonnier ? 

Être bâtonnier, c’est vraiment une belle aventure. Quand tu es bâtonnier, tu regardes le paysage et le paysage c’est ton barreau. Tu réalises que ce barreau est puissant par sa compétence multidisciplinaire. 
En qualité de bâtonnier, tu es fort de l’ensemble des forces individuelles de ton barreau, qui font que ton barreau est fort collectivement. 
Il faut connaître ton barreau, même si aujourd’hui c’est un peu plus difficile que ça ne l’était.  C’est une autre dimension. Il y a des choses à forger pour préserver la confraternité ; celle-ci ne peut plus s’exprimer dans le compagnonnage intime que nous avions. Mais elle peut s’épanouir quand même à travers des manifestations collectives. 

Pour en revenir au bâtonnier, il est déterminant que tous les avocats se reconnaissent en lui. Si ce n’est pas le cas, c’est qu’il a failli. 
Dans l’appellation, il n’y a pas de hasard. Je suis le bâtonnier Allegrini. Il y a le bâtonnier Lestournelle, le bâtonnier Paolacci… et il y a Le bâtonnier. Il n’a pas besoin de complément, il existe par sa fonction. Après il redeviendra lui-même et je trouve ça très beau. 
Ça l’engage et en même temps, ça lui donne de la force. La force du bâtonnier, c’est celle de tout son barreau, qu’il doit sentir derrière lui. Mes fonctions d’élu m’ont donné d’immenses satisfactions mais pas autant que celles de bâtonnier. 

Pour terminer cher José, un conseil que tu donnerais aux jeunes avocats ? 

C’est terrible parce que la structuration géographique de notre exercice professionnel s’est modifiée. Pour autant, il faut que tous les avocats se croisent et se respectent. 
Si les avocats conseils pensent qu’ils peuvent se passer des avocats qui sont les outils de la vie quotidienne, ils se trompent. Mais si ces derniers pensent qu’ils sont porteurs de la seule vérité déontologique, ils font une erreur aussi. 
Tout le monde participe à la même réalité professionnelle. Ce qu’il faut, et ça c’est la responsabilité de l’Ordre, c’est organiser des occasions de rencontre : des rencontres festives, mais aussi des rencontres qui permettent de réinstaller cette déontologie qui est tellement essentielle. 

Le premier endroit où elle doit être pensée de façon aiguë et soutenue, c’est au centre de formation. La déontologie est une philosophie et une philosophie ça se respire. Il faut apprendre aux jeunes à respirer. 
Il leur faut croiser les anciens, ensemble ou séparément, pour qu’ils comprennent que ça existe. 

 

 

Propos recueillis par
AMBRE AUBERGIER,
JEAN-BAPTISTE BLANC,
KEVIN LEFEBVRE-GOIRAND

Retour

Accès direct

Le barreau

plus

L'incubateur

plus

Immobilier

plus

Nous contacter

Veuillez préciser votre demande
Ce champ est invalide
Ce champ est invalide
Ce champ est invalide
Ce champ est invalide
Ce champ est invalide