JOURNAL DU BARREAU - 2
LA PLUME & LA ROBE UNE RUBRIQUE DE SYLVIE CAMPOCASSO 57 2E SEMES TRE 2020 JOURNAL DU BARREAU DE MARSE I L LE «Une farouche liberté» est le dernier plaidoyer de Gisèle Halimi qui nous a quittés le 28 juillet 2020, propos recueillis par son amie, la journa- liste Annick Cojean. Avocate humaniste héroïne de combats, Gisèle Halimi nait fille en Tunisie le 27 juillet 1927, dans une famille juive prati- quante, au grand désespoir de son père qui n’annonça sa naissance qu’après trois semaines tant sa déception était grande. C’est à l’âge de 10 ans qu’elle gagne son premier combat féministe par une grève de la faim en refusant– comme ses parents l’exigeaient -de servir ses frères à table. Brillante élève, elle ne dut la poursuite de ses études qu’à sa pugnacité en étant reçue première au concours des bourses pour les élèves pauvres, alors que ses parents pro- jetaient de la marier à 16 ans avec un riche marchand d’huile qui acceptait de l’épouser sans dot ! Que de combats qui forgèrent sa person- nalité emplie de rage. Elle conquit sa liberté en s’éloignant des superstitions religieuses et grâce à cette soif d’apprendre, cet appé- tit démesuré de connaissance qui lui firent embrasser des études de droit en même temps que de philosophie à La Sorbonne. C’est ainsi que de retour en Tunisie, elle devint cette avocate humaniste rebelle ci- tant Camus et Victor Hugo ; elle remporta le concours d’éloquence du stage clamant l’abolition de la peine de mort, le droit au suicide et à l’euthanasie. Dans son combat pour les indépendantistes algériens, elle obtiendra du général de Gaulle la grâce de plusieurs condamnés à mort. Elle mit sa vie en danger pour assurer la défense de Dja- mila Boupacha et dénoncer ses tortures par l’armée française. Gisèle Halimi fera partie des signataires du « manifeste des 343 » en 1971 dans le- quel des femmes célèbres déclaraient avoir avorté en enfreignant la loi. A la même époque, elle crée l’association « Choisir la cause des femmes », à laquelle s’adosseront tous ses combats, pour le droit à l’avorte- ment, pour la criminalisation du viol, pour l’égalité femmes-hommes. Nous lui devons aussi les termes nouveaux de notre serment d’avocat ayant été très heurtée par celui qu’elle avait dû prêter et l’allégeance qu’il impliquait à différentes autorités. Son engagement en politique pour tenter de faire évoluer les droits des femmes, ne fut pas un succès, et elle, si at- tachée à son indépendance et à sa liberté, revint rapidement à sa vie d’avocate. Elle dénonce la complaisance de la justice face au viol dans le cadre du procès, en 1974, des deux jeunes touristes belges agressées et violées dans une calanque de Marseille alors qu’elles y campaient. Elle en fit un procès-débat pour choquer les consciences d’une société patriarcale qui souhaitait correctionnaliser le dossier en ne retenant que des coups et blessures. Elle fit entrer la culture dans le prétoire pour changer les mentalités avec les témoignages du profes- seur Minkowski, de l’académicien Pierre Emmanuel et de femmes députés de tous horizons. C’est ainsi qu’au lendemain du verdict, la loi du 23 décembre 1980 fut votée, son objet étant de redéfinir le viol afin d’y inclure des agressions sexuelles au- trefois minimisées. Gisèle Halimi, c’est 70 ans de barre, de combats pour la justice, d’engagements pour la dignité de toutes et tous, une conscience toujours en alerte et le partage d’une vie avec sa « famille choisie », son compagnon et leurs proches amis, réunis autour de cette phrase de René Char « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience ». Nous lui devons tant. Gisèle Halimi, nous lui devons tant… «J’emportais ma vie dans les prétoires. Ma vie et toute ma colère. Changer le monde en plaidant... Quel programme! » VALÉRIE GERSON-SAVARESE ET SYLVIE CAMPOCASSO Q ue de combats qui forgèrent sa personnalité emplie de rage.
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